12.11.2009
Brigitte Fontaine. "Prohibition"

(POLYDOR)
Brigitte Fontaine est de retour avec «Prohibition». Un album où les textes cinglants ont été mis en musique par Areski Belkacem et sur lequel on note deux duos avec Philippe Katerine et Grace Jones.
On l'avait quittée avec «Libido». Elle nous revient avec «Prohibition», certainement l'un de ses albums les plus aboutis. Mais cette fois, pas question de jouer les kékés. BrigitteFontaine ne rigole plus. L'heure est à la révolte.
Parmi tous les qualificatifs qui désignent habituellement BrigitteFontaine, «révoltée» est celui qui colle le mieux à ce nouvel album. «Révoltée, plus qu'attristée» par une société qui jette ses vieux aux orties, ses malades dans les fossés. Avec «Prohibition», chanson titre servie par une superbe mélodie, la Morlaisienne n'a pas de mots assez durs (voire grossiers avec ce refrain, terrible, «Je suis vieille et je vous enc.../ Jesuis vieille et je vais crever») pour dire ce qu'elle pense de la manière dont cette société traite ses anciens.
Insoumise
À 70 ans, elle a décidé de ressortir ses griffes. Et la voilà qui sonne la charge de la rébellion dans un monde où tout est interdit («Dura lex»). Un monde où tout est dit «Entre guillemets». Tout ce qu'elle déteste. «On dit les choses ou on ne les dit pas». Elle préfère les dire, les chanter même, sans les guillemets. Elle est comme ça, insoumise... Définitivement libre. Rien de surprenant alors de la voir déclamer, telle une supplique, ces quelques vers qui laissent sans voix: «Ouvrez les prisons/Elles nous tuent». Forcément politique («Partir ou rester», écrit au lendemain de la présidentielle, «Harem» qui dénonce l'enfermement dont sont victimes les femmes en Arabie Saoudite), «Prohibition» n'est pas un catalogue de revendications mais le cri de rage d'une artiste engagée. Une anar qui le dit sans tabou: «L'enfer c'est l'État» («Dura lex»).
Duos avec Philippe Katerine et Grace Jones
Disque sombre, «Prohibition» joue aussi l'art du contre-pied. «Partir ou rester», en duo avec Philippe Katerine qui entend «descendre dans la rue lutter contre les Lustucrus», devient presque comique. Sur fond de guimbarde et de vibraphone, le suicide au gaz de «La fiancée de Frankenstein» tourne au tragi-comique. Composées par l'excellent Areski Belkacem auquel BrigitteFontaine consacre une superbe chanson d'amour («Pas ce soir»), les musiques flirtent avec le rock, prennent des couleurs pop («Just you and me»). Elles s'imprègnent de sonorités orientales sur «Soufi» où elle chante ce «philosophe des cimes dont la vie est musique» en duo avec Grace Jones. C'est au Gallois Ivor Guest, producteur de la muse d'Andy Warhol, qu'elle a confié la réalisation de l'album, s'entourant de musiciens anglais travaillant habituellement avec Brian Eno.
Stéphane Guihéneuf
http://espacesculturels.brigitte-fontaine.com
Page "Interview" du Télégramme du 28 octobre 2009
Avec joie, j'aime tellement Morlaix ! J'ai moins de souvenirs de Saint-Martin-des-Champs. Je me rappelle y être allée à l'école quand j'étais petite. Et d'avoir chanté au Roudour il y a quelques années.
Oui, qu'il est joli ! Il est merveilleux ! Et surtout, j'y allais tout le temps pour voir les pièces que jouait le Centre Dramatique de l'Ouest. C'était une très bonne troupe. Je les attendais des semaines, des mois à l'avance ! Parce que j'adorais le théâtre. Il s'est même produit une chose à laquelle je n'aurais jamais osé rêver. Mes parents, qui étaient instituteurs laïcs, s'amusaient à faire du théâtre. Ils étaient très bons d'ailleurs. Moi aussi, j'en faisais un petit peu. Il s'est trouvé que le directeur du Centre Dramatique de l'Ouest m'a vue jouer quelque chose lorsque j'avais douze ans. Eh bien, il est allé demander à mes parents, si, lorsque j'aurais seize ans, ils accepteraient que je parte avec sa troupe tourner dans toute la Bretagne !
Non ! Et non seulement mes parents ont refusé, mais en plus, ils ne m'en ont même pas parlé sur le coup. Ils ne l'ont fait que beaucoup plus tard. En me disant regretter terriblement d'avoir agi ainsi.
Oui, seulement après, j'ai beaucoup galéré. Mon bac en poche, je suis allée à Paris faire du théâtre. J'étais dans la misère, vraiment ce qu'on appelle la misère ! Enfin, maintenant, je me rattrape un petit peu, comme je peux (rires) !
Exactement : c'est le mot. Ce n'est pas que je le voulais, c'est que je le savais ! Chanter, par contre, ça, je ne l'avais pas prévu. Quoique j'adorais chanter. J'ai un souvenir très précis. La première fois où je suis allée à l'école, je devais avoir quatre ou cinq ans, je rentre en classe et me mets à chanter. Et puis j'apprends avec stupeur que c'est interdit ! J'étais ahurie de ne pas pouvoir le faire. Voilà, c'était déjà la prohibition (rires) !
J'ai dû interrompre le théâtre pour des raisons privées. À cause de mon mec de l'époque qui ne voulait pas que je continue. Parce qu'il était très jaloux.
Ah oui !
Moi, le temps, je ne connais pas. Passons ! Ce n'est pas parce qu'il est mon mari que je choisis Areski à chaque fois pour faire mes musiques. C'est parce que je le considère comme le meilleur ! Pour l'album «Prohibition», cela va du rock à la chanson française, à la musique modale. Je trouve sa musique très belle, très variée.
Comme ça ! Normal, au fil de la plume. Parce que j'écris à la main. Je ne connais pas les ordinateurs et n'en ai aucune envie.
Vulgaire ? Sûrement pas. Grossier, oui.
Oui, même s'il y a également quelques titres en vers libres et en prose.
Je suis d'accord. «Harem», c'est presque du Gustave Moreau.
Une heure et demie environ, jamais plus. Le lendemain, je reprends, je recisèle, mais ça ne me prend pas beaucoup de temps. Je ne peux travailler que rapidement.
Pas du tout. Au contraire, je ne sais absolument pas ce que je vais écrire quand je commence. C'est moi la première surprise.
J'ai eu envie de faire un truc rigolo à partir d'un événement tragique (suicide au gaz, ndlr). On m'affuble parfois de surréalisme, mais je n'aime pas ça. Je préfère la fantaisie, et même si vous voulez, la «fantasia» !
Je ne prends pas l'avion. Et puis il faut bien que je gagne ma vie et c'est ici que je travaille.
C'est un fan et il voulait faire un duo avec moi. Alors je l'ai fait. Et j'ai été étonnée et ravie de son interprétation. Je ne le connaissais pas et le trouve très sympathique. J'ai un autre duo sur l'album. Avec Grace Jones. Je l'adore et elle m'adore, alors nous avons fait ensemble «Soufi».
Le soufisme me passionne depuis longtemps. Parce que c'est mystique, rigolo, philosophique, poétique. Pour les Soufis, c'est la liberté qui prime. Et il n'y a aucune misogynie chez eux.
Il est plus rigolo qu'avant, plus communicatif et plein de connivence. Les jeunes de maintenant sont plus chaleureux. Avant, c'était plus coincé, plus donneur de leçon. Les gens voulaient vous fixer dans une image.
Pas du tout. C'est une image qu'ils m'avaient infligée, qu'ils voulaient que je garde ! Aujourd'hui, je me sens plus libre.
Lors des deux mois que j'ai passés à Morlaix cet été, un ami m'a fait découvrir le deuxième album de Nolwenn Korbell et je l'ai trouvé formidable ! Il est tout en breton, avec une chanson en gallois. C'est tout ce que je peux vous dire.
Non, mais quelquefois, ça me prend en concert de faire des petits couplets en breton. Je connais plein de mots, seulement je serais incapable de faire une phrase.
Propos recueillis par Frédéric Jambon
REPÈRES
Naissance. Le 24 juin 1939 à Morlaix.
Discographie. Débute avec Jacques Higelin («Cet enfant que je t'avais fait» est leur plus grand succès commun). A sorti une quinzaine d'albums depuis son premier 33 tours en solo, «BrigitteFontaine est... folle !» (1968). «Kékéland»(2001) et «Rue Saint-Louis en l'île» (2004) sont disques d'or. «Prohibition» est sorti le 5 de ce mois. Brigitte Fontaine a également écrit huit chansons du nouvel album de -M-, «Mister Mystère».
Livres. Une dizaine de recueils de poèmes, nouvelles et trois romans. Son prochain ouvrage, «Le bon peuple du sang», sortira en janvier 2010 chez Flammarion. Théâtre. Une dizaine de pièces et spectacles écrits seule ou à plusieurs.
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