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01.03.2004

Denez Prigent. "Sarac'h"

 

medium_03_DENEZ_PRIGENT.jpgCHANT BRETON


(BARCLAY)

Sans renoncer aux boucles électroniques de ses précédents albums, Denez Prigent privilégie les instruments acoustiques pour accompagner ici son chant breton. Et de Donal Lunny aux bouzoukis à Valentin Clastrier à la vielle à roue en passant par Nabil Khalidi au oud, ce sont des maîtres internationaux qui se mettent au diapason de sa voix d’or.

« Sarac’h » ouvre sur deux célèbres traditionnels : la gwerz « An Hini a Garan » et la danse plinn chère aux sœurs Goadec « E Garnison ! ». Dans le premier morceau, Denez Prigent retrouve sa partenaire australienne d’ « Irvi », Lisa Gerrard, pour un duo émouvant. Dans le second, c’est sa commère de fest-noz, Louise Ebrel, qui lui donne une réplique tonique. L’album recèle d’autres duos avec des voix féminines : celles de la Lapone Mari Boine, de la Bulgare Yanka Rupkina et de l’Ecossaise Karen Matheson. Cette dernière intervient sur la « Gwerz Kiev » qu’a composée Denez Prigent. Un morceau d’une noirceur absolue et pourtant moins sombre encore que « Ar Vamm Lazherez » (« La mère qui tue »), conclusion fantastique d’un opus somptueux.

Frédéric Jambon

 

ALBUM LAUREAT DU GRAND PRIX DU DISQUE 2003

 

Denez Prigent

L’émotion pure



« Je suis très touché et profondément honoré », a déclaré Denez Prigent en apprenant que le choix du jury s’était porté sur son album « Sarac’h ». Quant au collège de lecteurs, disquaires et journalistes qui l’a désigné, il est fier et heureux de pouvoir récompenser une telle œuvre. « Sarac’h » est un album d’une beauté et d’une force émotionnelles hors du commun. Avec la désignation de ce premier lauréat, la barre de qualité du Grand Prix du Disque Le Mag’Le Télégramme est d’emblée placée très haut.

 

Denez Prigent interprète en breton des chants à danser (kan ha diskan) ou à pleurer (gwerz), écrits d’une plume bardique. Se jouant des barrières de la langue, ses mots rapportent avec une poésie saisissante drames, faits de société, amours parfois. Il aime décrire le chant comme un corps nu, porteur de sa propre beauté lorsqu’il est interprété a capella mais que l’on peut aussi revêtir. D’étoffes traditionnelles, mixtes ou très modernes, comme lorsqu’il utilise les instruments de la musique électronique. Les machines donnent alors à sa voix d’or une résonance nouvelle.

Denez Prigent n’est pas commercial. Ce qui –et c’est rassurant- ne l’empêche pas de fédérer un public large aux sensibilités contrastées. A une époque où l’on fabrique en quatre mois des vedettes jetables, il est réconfortant de croiser des artistes de cette profondeur, serviteurs enracinés de l’émotion pure, à vif.


Fraternité 

Et, heureusement, Denez Prigent n’est pas isolé. Fruit de rencontre, l’album « Sarac’h » en est l’illustration. Entouré des membres habituels de son groupe (Jean-Marc Illien aux arrangements, programmations et claviers ; Valentin Clastrier à la vielle à roue, David Pasquet à la bombarde, Sylvain Barou aux flûtes et pipes…), le barde a ouvert les portes de son âme bretonne et universelle à une remarquable équipe de musiciens. Des chanteuses de cinq pays, l’Irlandais Donal Lunny, le Marocain Nabil Khalidi ou encore le Tunisien Farhat Bouallagui mêlent leurs souffles dans les vents de « Sarac’h ».

« Le disque est un résultat en soi mais l’acte de le faire était aussi très important, souligne Denez Prigent. Ces échanges avec les autres musiciens ont été des moments intenses dont on ne sort pas indemne. On y apprend beaucoup. Et cette fraternité nous permet de nous réconcilier un petit peu avec le monde d’aujourd’hui, trop facilement cloisonné et formaté ».


F.J.

INTERVIEW DE DENEZ PRIGENT 

 

« Apporter un peu de beauté au monde »

 

Denez Prigent a conservé un fort accent de son Léon d’origine. Après plusieurs années passées dans l’univers urbain de Rennes, le barde est revenu vivre à la campagne. Il a choisi celle du Trégor, où il a retapé une belle et austère ferme-manoir qui était à l’abandon depuis soixante ans. C’est dans ce décor de bois et de pierre qu’il nous a accordé un entretien.

 

Quel est le thème dominant de votre album « Sarac’h » ?

« Sarac’h » veut dire en breton le bruissement du vent dans le feuillage. Alors, s’il faut trouver un thème au disque, on peut dire que c’est celui du vent. Parce que le vent partage cette particularité avec la musique de pouvoir passer d’un pays à l’autre, de traverser les frontières sans avoir à montrer patte blanche. L’idée était d’illustrer ces côtés universels du vent et de la musique.

 

En plus des musiciens habituels de votre groupe, vous avez invité des artistes de différentes nationalités sur l’album. Et notamment plusieurs chanteuses avec lesquelles vous interprétez des duos. Avez-vous une affection particulière pour les voix féminines ?

C’est ma grand-mère qui m’a donné le goût du chant et je considère les sœurs Goadec comme mes grands-mères spirituelles. Peut-être est-ce pour cela que j’aime beaucoup les voix de femmes. Mais j’aime les voix d’hommes aussi.

Pour les invitées de « Sarac’h », je ne me suis pas posé de question ; ça s’est fait naturellement. Au fur et à mesure qu’il y avait des voix qui venaient sur le disque, il s’est avéré que c’était des voix de femmes sans que cela relève d’une volonté préétablie. Et, finalement, l’album peut être présenté comme un hommage et une marque de respect aux femmes dont on connaît le rôle éminent dans la société bretonne qui a toujours été matriarcale. Dans le Léon et en Bigoudénie en tout cas.

 

Quel lien existe-t-il entre vos invitées, qui vont de l’Australienne Lisa Gerrard à la Lapone Mari Boine, en passant par la Bretonne Louise Ebrel, la Bulgare Yanka Rupkina et l’Ecossaise Karen Matheson ?

Hormis Lisa Gerrard, qui participait déjà à l’album « Irvi », toutes sont des chanteuses de tradition. Des chanteuses non pas de chansons mais de chants. Par exemple, Yanka Rupkina, qui a autour de 65 ans et fut la soliste du Mystère des Voix Bulgares, incarne pour moi le chant dans toute sa noblesse. C’est toujours très difficile d’affirmer cela, mais je la considère peut-être comme la plus grande chanteuse qui soit. Elle a tout ! L’émotion, la puissance, la voix, la technique : c’est quelqu’un de très impressionnant. En studio avec elle, j’ai vraiment pris une leçon.

 

Comment distingue-t-on un chant d’une chanson ?

Je pense que déjà un chant c’est quelque chose d’arythmique. Sauf dans le cas du kan ha diskan, bien sûr, mais le chant mesuré est alors tellement rapide qu’il sort du cadre de la chanson. Une chanson se développe dans une structure rythmique précise, avec la plupart du temps un enchaînement couplet-refrain.

Cela, c’est dans la forme. Dans le fond, je pense que la chanson aborde des choses qui préoccupent l’individu lui-même, ses états d’âme. Alors que dans le chant, dont la gwerz bretonne est une illustration, on aborde des thèmes touchant la communauté, l’humanité même. On peut alors introduire des thèmes forts comme la mort, la guerre, la pollution, l’infanticide… J’ai de l’admiration pour ceux qui font de la chanson mais moi, quand on me pose la question, je réponds que je suis un chanteur de chant. Qui chante en breton parce que c’est sa langue. Si j’étais né en Corse, j’aurais fait du lamento, ou si j’étais né au Tibet, j’aurais fait du chant tibétain… Il y a une dimension poétique et sacrée dans le chant qui fait qu’une émotion passe même au-delà des mots.

 

Dans les gwerzioù que vous composez, vous chantez des événements tragiques en y apportant aussi une dose de fantastique. Est-ce le fruit de l’héritage bardique dans lequel vous vous inscrivez ?

Les côtés sombres et fantastiques sont inhérents à la gwerz. La plus ancienne gwerz connue, celle de Skolvan, qui, selon le « Barzaz Breizh »* remonterait au Ve siècle, est un chant d’une noirceur, d’une violence terribles, avec déjà ce côté fantastique qui l’apparente au conte. Personnellement, j’aime beaucoup le fantastique : dans les films de science-fiction, Harry Potter, que je trouve très celtique et dont je suis fan, la bande dessinée… Je trouve qu’on vit dans un monde où l’imaginaire est bridé et que c’est nécessaire d’ouvrir de temps en temps une fenêtre, de soulever le couvercle…

 

Votre chant ouvre assurément les fenêtres de l’émotion bien au-delà des barrières de la langue. Est-ce là votre quête artistique ?

A mon niveau –et je sais que c’est également la philosophie des gens avec lesquels je travaille-, nous essayons très humblement d’apporter un peu de beauté au monde. Je pense d’ailleurs que c’est la quête de tous les gens qui travaillent dans des disciplines artistiques. Lorsque des spectateurs viennent nous voir très émus à la fin des concerts, au bord des larmes parfois, on se dit alors qu’on a peut-être réussi le pari. Et je pense que c’est très important, dans notre monde d’aujourd’hui qui est quand même très cruel, très laid, de rappeler aux gens qu’il n’y a pas que la rentabilité, que la compétition, mais qu’il y a aussi la beauté qui doit demeurer une valeur.

Une beauté que l’on retrouve dans la nature, notre mère à tous, et qu’il faut défendre. Parce que, même si c’est un lieu commun de le dire, c’est de là que l’on vient. Je pense que dans un monde qui perd son équilibre, le retour à la nature est une solution.

F.J.

* « Barzaz Breizh » : recueil de référence des trésors de la littérature orale bretonne publié au XIXe siècle par Théodore Hersart de La Villemarqué.  

 

Repères


1966 : Naissance de Denez Prigent le 17 février, à Santec (Nord-Finistère, en pays Léon). Enfance urbaine en semaine au Relecq-Kerhuon (près de Brest) et aérée le week-end passé chez ses grands-parents à Santec. Ils lui apprennent le breton dans un échange naturel. Denez Prigent le parle couramment dès l’âge de dix ans.


1980 : Initiation à l’art du kan ha diskan avec Erwan Tangi, au Centre Breton d’Art Populaire de Brest.


1982 : Il forme un couple de chanteurs de kan ha diskan avec Alain Leclère, de Maël-Carhaix (Centre-Bretagne). Commence l’animation de nombreux festoù-noz. Ils permettent de rencontrer d’autres chanteurs parmi les plus expérimentés.


1987 : Premier Prix de kan ha diskan au Kan Ar Bobl. En 1988, Denez Prigent y obtient le Premier prix de chant nouveau en breton et, en 1990, le Premier prix de chant traditionnel.


1988 : Professeur de breton à Carhaix jusqu’en 1991.


1989 : Concert au Festival d’Alma Ata au Kazakhstan. Denez Prigent y remporte le Premier Prix de Chant Traditionnel du Monde. Il obtient parallèlement sa maîtrise d’arts plastiques à la faculté de Rennes.


1992 : Participe à l’album « Voix de Bretagne » (premier CD) ; concert a capella aux Transmusicales de Rennes, face à un public rock envoûté.


1993 : Sortie de « Ar Gouriz Koar », premier CD solo, entièrement a capella. Sortie de ce disque réenregistré et augmenté de quatre autres titres en 1996 (Barclay). A partir de 1993, Denez Prigent est l’invité de grands rendez-vous musicaux internationaux aussi variés que le festival de blues de Saint-Servais, celui de musique classique « Meet Europa » ou le festival de jazz de Montreux.


1994 : Invité sur trois titres de l’album-concept world mix « Dao Dezi » (EMI).


1997 : Sortie de « Me ‘zalc’h ennon ur fulenn aour » (Barclay), dit « l’album jaune ». Premier mariage réussi de la gwerz et des musiques électroniques.


1998 : Premier concert avec les musiciens de son groupe à Lisbonne, dans le cadre de l’Exposition Internationale.


1999 : Premier concert au Festival des Vieilles Charrues de Carhaix (devant 60.000 spectateurs : « impressionnant ! »).


2000 : Album « Irvi » (Barclay). Il ouvre sur le morceau « Gortoz a ran » interprété en duo avec Lisa Gerrard (rencontrée la même année à Suresnes au studio Guillaume Tell). Le réalisateur américain Ridley Scott (« Alien », « Gladiator »…) craque sur ce titre et l’intègre dans la bande originale de son film « La chute du faucon noir ».


2002 : Premier album en public, « Live hol-a-gevret » (Barclay). Le concert a été enregistré en août 2001 au Festival Interceltique de Lorient (avec la participation du Bagad de Lokoal-Mendon). En décembre 2002, sortie de l’album de la musique du film-documentaire « L’Odyssée de l’espèce ». Denez Prigent y interprète deux morceaux.


2003 : Participation à la Nuit Celtique au Stade de France. Sortie de « Sarac’h » (Barclay).


2004 : Participation en janvier au Festival Celtic Connection de Glasgow, invité de l’Ecossais Donald Shaw (groupe Capercaillie).

26 février : obtention du Premier Grand Prix du Disque Le Mag’Le Télégramme pour « Sarac’h ».

 

 

 

INTERVIEW DE GILLES SERVAT

 

« Il n’y a pas eu photo »

 

 

Le jury du premier Grand Prix du Disque Le Mag' Le Télégramme a délibéré sous l’autorité morale de son président Gilles Servat.

 

Gilles Servat, comment avez-vous vécu cette expérience ?

J’ai refusé dès le départ de prendre part au vote parce que cela aurait été trop délicat. Je connais beaucoup de musiciens qui participaient au prix, je chante sur deux des albums, il était hors de question d’être à la fois juge et partie. Pour ne pas influencer le vote, j’ai attendu que tout soit fini avant d’exprimer mon opinion.

Et quelle est votre opinion sur le lauréat du premier Grand Prix du Disque Le Mag‘Le Télégramme ?

La remarque préliminaire, c’est qu’il n’y a pas eu photo. Denez Prigent a remporté le prix sans discussion possible.

C’est un artiste emblématique du renouveau dans l’expression bretonne et dans les recherches de musicalités nouvelles. Et il fait cela en restant très ancré dans la tradition, tant dans l’écriture des textes que de la musique.

J’admire beaucoup Denez Prigent et je suis très content de lui remettre ce prix.

F.J.